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Mar 2025
L’histoire des faux de l’âge de la Corne a eu de nombreuses répercussions dans les milieux archéologiques – des musées et des collectionneurs – de la fin du 19e siècle. Un article paru dans un journal argentin en 1887 montre que cette affaire de fraude a eu des répercussions qui vont au-delà de ces cercles savants. Géraldine Delley, directrice adjointe du Laténium où une importante série d’objets de l’âge de la Corne est conservée, a interrogé Irina Podgorny, historienne des sciences au Musée de La Plata en Argentine, sur le contenu de cet étonnant article. Les échanges ont eu lieu dans le cadre du projet Scientific Collections on the Move auquel le Laténium prend part depuis 2020.
Une fraude qui prend place sur les rives du lac de Neuchâtel
En 1882, un amateur d’archéologie dénommé Gottlieb Kaiser annonce avoir mis au jour la preuve matérielle de l’existence d’une période archéologique restée jusque-là inconnue. Ces nombreux objets en matière dure animale (bois de cerf) le conduisent à baptiser cette nouvelle époque âge de la Corne. Les artefacts qu’il dit avoir découverts avec ses ouvriers sur les sites de Forel et de Cortaillod, au bord du lac de Neuchâtel en Suisse, sont en réalité des faux qu’il a forgés en s’inspirant d’objets préhistoriques originaux. De façon habile, Kaiser a imité des parures et des outils en se fondant sur les formes et les décors caractéristiques des antiquités mises au jour dans les stations palafittiques suisses. Suffisamment crédibles pour être prises au sérieux, ces imitations ont séduit de nombreux collectionneurs et institutions muséales qui pensaient acquérir des originaux d’un type nouveau.
Les doutes et la mise en place d’une commission d’experts
Le caractère quelque peu exubérant des décors reproduits par Kaiser et son équipe a toutefois suscité la méfiance auprès de quelques spécialistes. En 1885, plusieurs acteurs de l’archéologie de la région neuchâteloise, dont William Wavre, conservateur des collections préhistoriques au Musée de Neuchâtel, et Victor Gross, médecin et archéologue amateur, tentent de déjouer la supercherie en organisant des fouilles sous l’égide de la Société d’histoire et d’archéologie de Neuchâtel. Ces explorations de contrôle conduites sur le site de Cortaillod mettent au jour des objets, mais ceux-ci n’appartiennent pas à l’âge de la Corne. Le domicile de Gottlied Kaiser est ensuite perquisitionné et des étiquettes destinées à la vente des objets produits sont découvertes. C’est finalement l’ingénieur Guillaume Ritter qui apporte l’élément de preuve le plus concluant, en démontrant que les objets de l’âge de la Corne ont été polis avec des outils métalliques modernes. L’affaire se termine avec l’arrestation et le jugement de douze coupables, lors d’un procès qui se tient en 1887 à Estavayer-le-Lac. Gottlieb Kaiser cesse ses activités, mais ne sera pas poursuivi.
Un intérêt renouvelé pour cette affaire de faux
Les faux de l’âge de la Corne ont eu le temps d’inonder le marché des antiquités « lacustres » et de semer le doute sur l’authenticité des collections de références. Aujourd’hui encore, on ignore le nombre total de pièces frauduleuses qui se trouvent dans les collections muséales en Suisse et à l’étranger. Mais comme l’a montré l’examen minutieux mené par Cloé Lehmann sur un corpus de 206 objets conservés dans trois institutions muséales suisses, il est possible de faire ressortir des éléments de typologie aidant à l’identification de ces faux (Lehmann 2017). De par la quantité de pièces écoulées, la rapidité de leur diffusion et le retentissement de l’affaire, les faux de l’âge de la Corne comptent parmi les grandes affaires de faux préhistoriques de la fin du 19e siècle. En 2011, plusieurs pièces attribuées à cette production frauduleuse ont été présentées au Laténium, dans le cadre d’une exposition intitulée « L’âge du Faux » qui portait sur la question de l’authenticité en archéologie (Kaeser 2011).
Entre 2020 et 2025, la participation du Laténium au projet Scientific Collections on the Move (SciCoMove), qui traite de la circulation des collections scientifiques entre l’Europe et l’Amérique latine (https://scicomove.hypotheses.org/), a été l’occasion de revenir sur l’histoire des faux de l’âge de la Corne sous l’angle de son retentissement dans la presse argentine. Irina Podgorny, historienne des sciences au Musée de La Plata et coordinatrice avec Nathalie Richard du projet SciCoMove, a découvert un article faisant état de cette affaire dans un journal de La Plata de 1887. Cette nouvelle atteste du retentissement planétaire de cette affaire de faux bien au-delà des milieux savants de l’époque.
En juin 2024, alors qu’I. Podgorny effectuait un séjour à Neuchâtel dans le cadre du projet et participait à un workshop organisé par le Laténium sur les réseaux linguistiques et nationaux liés aux diasporas de chercheurs entre l’Europe et l’Amérique latine, Géraldine Delley en a profité pour l’interroger sur cet étonnant article et recueillir ses propos.
Sur quoi l’article de La Capital met-il l’accent ?
Le court article paraît en 1887 dans le journal La Capital, un quotidien de La Plata, ville fondée en 1882 comme nouvelle capitale de la Province de Buenos Aires. L’article ne traite pas uniquement des faux de l’âge de la Corne, mais synthétise différents achats de faux archéologiques par des musées et des amateurs du monde entier. Son titre « Falsos arqueólogos » (Faux archéologues) met clairement l’accent sur les personnes – les agents de la fraude – qui font l’objet, en ce qui concerne les faussaires de l’âge de la Corne, d’un procès qui a lieu en été 1887.
Irina Podgorny souligne que l’article est anonyme et qu’il est rédigé avec beaucoup de mauvaise foi. L’auteur utilise les faux et le cas de l’âge de la Corne pour jeter le doute sur les outils d’observation et de classification des préhistoriens. Ainsi, tout ce que l’on pense pouvoir attribuer au Paléolithique, au Néolithique ou à l’âge du Bronze pourrait, d’après l’auteur de l’article, se fonder sur des matériaux fabriqués la veille. Il s’agit donc d’insister sur la naïveté des archéologues et conservateurs de musées qui se laisseraient trop facilement convaincre par des fraudeurs parfaitement au courant de leurs attentes, mais l’article vise également à jeter le discrédit sur les fondements méthodologiques de l’archéologie préhistorique, jugée incapable d’authentifier le vrai du faux. Pour l’auteur anonyme, les musées seraient remplis de « camelotes » plutôt que de véritables vestiges remontant aux origines de l'histoire humaine. On peut se demander si le titre « Faux archéologues » ne vise dès lors pas davantage les préhistoriens que les fraudeurs.
Comment expliquer la présence de cette affaire dans un journal de La Plata ?
Pour l’historienne des sciences, ce bref article est riche d’enseignements. Elle relève premièrement l’importance des réseaux d’information auxquels participe la presse argentine de province, dans les années 1880. Cette dernière relie une ville périphérique comme La Plata au concert mondial, y compris sur des évènements qui peuvent paraitre assez mineurs, comme par exemple l’archéologie préhistorique ou l’administration des musées et de leurs collections. Deuxièmement, en faisant la liste des personnalités escroquées par les fraudeurs de l’âge de la Corne – Flint Jack de York en Angleterre, le Professeur Putnam, conservateur au Peabody Museum de Harvard, le préhistorien espagnol Juan Vilanova, les musées de Berlin…, l’auteur nous fait comprendre que la circulation de faux scientifiques est un phénomène global, ajoutant que : « En Colombie, le voyageur peut acheter une collection complète de bijoux indiens fabriqués à Paris ; à Honolulu, les Chinois font un commerce important de dieux hawaïens et de colliers en dents de chien ; dans l'Ohio, il y a un énorme commerce de haches et de colliers en pierre ; dans l'Illinois, on vend tellement d'objets préhistoriques en argile que personne ne peut plus les acheter ». Les exemples cités parlent d’artisans et de revendeurs qui connaissent les codes de la culture scientifique et archéologique partagés par une élite internationale. Comme les faussaires de l’âge de la Corne, ces individus qui tirent parti du commerce du faux sont également au fait des goûts des collectionneurs contemporains (Richard 2024). Enfin, l’article tourne en dérision l’invention des habitations lacustres par les milieux savants suisses, italiens et autrichiens dans la Seconde moitié du 19e siècle. La découverte des faux de l’âge de la Corne suggère que ces mêmes savants naïfs ont cru à l’évidence les escrocs.
Cet article, clairement à charge contre les préhistoriens et les musées présentant des collections préhistoriques, est à replacer dans son contexte. Ce travail d’historicisation nous permet alors de mieux comprendre le ton très critique choisi par l’auteur. Pour Irina Podgorny, bien que l’affaire des faux de l’âge de la Corne ne touche pas directement le Musée de La Plata, elle permet de s’en prendre aux savants, préhistoriens et conservateurs des collections qui défendent le projet de construction du Musée de La Plata, qui prend place dans ces années. L’article est ainsi un moyen de décrédibiliser ces acteurs, mais aussi l’action politique des notables locaux qui défendent le financement de ce projet très coûteux. Au final, il nous montre que les répercussions de cette affaire de faux vont bien au-delà de questions épistémologiques liées à la formation de la discipline préhistorique et sa pratique, à la maitrise de ses codes et à l’administration de la preuve par la mise en place d’une commission d’experts. On voit que les faux forgés sur les rives du lac de Neuchâtel ont également servi à alimenter une dispute locale où la crédulité des savants escroqués est utilisée pour questionner la légitimité d’un projet muséal, qui suppose des appuis politiques importants et se destine à servir les intérêts d’une catégorie de personnes qui défend les progrès de la science préhistorique.
Que sait-on de la diffusion d’informations scientifiques par le biais de la presse entre l’Europe et l’Argentine au 19e siècle ?
On peut encore se demander quel put être l’impact de cet article sur les lecteurs des journaux argentins de l’époque. D’après Irina Podgorny, qui se réfère aux observations d’Ernesto Quesada (1858-1934), aide-bibliothécaire à la bibliothèque publique de Buenos Aires (dirigée par son père Vicente), si les livres n'étaient pas très lus dans les années 1870, les « journaux qui fleurissaient partout » en Amérique latine suscitaient en revanche un vif intérêt (Quesada 1883). En 1877, l'Argentine compte 2 437 000 habitants et 148 périodiques, soit un périodique pour 16 500 habitants, ce qui la place au quatrième rang mondial. La presse argentine est alors un mélange de propagande, de politique partisane et de sensationnalisme. Nous assistons à un phénomène que Quesada appelle le « diarismo », un terme qui qualifie l’attitude de certains lecteurs désespérés de parvenir à suivre l'actualité au rythme imposé par la presse et désireux d'exprimer leur propre opinion sur n'importe quel sujet (Quesada 1883). Cette tendance qui n'est pas nouvelle s'accentue à partir de 1867, date à laquelle les journaux argentins commencent à être vendus au numéro dans la rue, alors qu’ils étaient vendus jusque-là par abonnements. Ce changement de pratique s’inscrit dans un tournant qui voit l’abandon d’un système de financement de la presse par des subventions étatiques.
Il en résulte, selon Irina Podgorny, un accroissement de la puissance économique des journaux et de leur diffusion auprès d'une population de plus en plus alphabétisée. Dans les années 1877, presque tous les hommes de science, de lettres et d'art distingués de la nation écrivent pour les journaux dont les tirages sont énormes. À cela s’ajoute qu’à partir de 1876 l’agence française Havas détient le monopole de la diffusion des nouvelles internationales en Amérique latine, ce qui explique l’abondance d’articles traitant d'anthropologie et d'archéologie françaises ou issues du domaine francophone. Quant aux lecteurs, toujours prêts à écrire et à s’exprimer par ce médium qu’est la presse, ils sont à l’affût de faits sur lesquels prendre position, parmi lesquels ceux relevant des progrès de la science sont les plus populaires. L’annonce des faux de l’âge de la Corne offre ainsi, dans ce contexte, l’occasion de se positionner contre le projet du Musée de La Plata et contre les politiciens alliés à son directeur, l’américaniste Francisco P. Moreno (1852-1919).
Reste à savoir si des faux de l’âge de la Corne ont voyagé des rives du lac de Neuchâtel jusqu’en Amérique latine. Les recherches menées par Géraldine Delley au Musée de La Plata et au Musée d’histoire naturelle de Buenos Aires, lors d’un séjour effectué en 2023 dans le cadre du projet SciCoMove, semblent démontrer que ça n’est pas le cas. À moins bien sûr que ces musées, alors au courant de l’affaire, se soient bien gardés de faire entrer ces pièces douteuses dans leurs collections. Mais il serait également intéressant de faire des recherches dans les collections des autres musées partenaires du projet SciCoMove, ainsi que dans leurs archives, car il est certain en ce qui concerne les musées européens que ces derniers en ont acquis.
Pour en savoir plus
Buchbinder, Pablo 2012, Los Quesada. Letras, ciencia y política en la Argentina, 1850-1934, Edhasa : Buenos Aires.
Kaeser, Marc-Antoine (dir.) 2011, L’âge du Faux : L’authenticité en archéologie, Laténium : Hauterive. Laténium.https://latenium.ch/wp-content/uploads/2023/12/Catalogue-Age-du-Faux.pdf
Lehmann, Cloé 2017, “L’âge de la Corne (1882-1887) : analyse historique, épistémologique et archéologique d’une production suisse de falsifications lacustres”, Artefact, 6, pp. 77-91.
https://journals.openedition.org/artefact/826#tocto1n5
Podgorny, Irina 2024, “Fakes in the History of Archaeology”, The Oxford Handbook of the History of Archaeology, 1, Oxford University Press, pp. 346-368.
Quesada, Ernesto 1883, “El periodismo argentino (1877-1883)”, Nueva Revista de Buenos Aires, 3 (9), pp. 72-101.
Richard, Nathalie 2024 (dir.), Amateurs en sciences, une histoire par les collections, Paris, CTHS. https://doi.org/10.4000/books.cths.18267
L’agence Havas. L’ancêtre de l’AFP http://expositions.bnf.fr/afp/arret/1/index.htm